Télégrammes diplomatiques : "WikiLeaks a lui-même été victime d'une fuite"
Le Monde, 02.09.2011 - Sylvie Kauffmann, directrice éditoriale du Monde, et Yves Eudes, journaliste au Monde, répondent aux questions des internautes après la publication par WikiLeaks de l'intégralité des télégrammes diplomatiques américains, dans une version non expurgée des noms de personnes potentiellement vulnérables.
Romaindu26 : Avec cette publication intégrale, de nouvelles révélations sont-elles à attendre ou la différence est-elle "seulement" que le nom des informateurs apparaîtra ?
Sylvie Kauffmann : Il s'agit du même bloc de 251 000 télégrammes du département d'Etat qui avait été communiqué à cinq grands journaux, dont Le Monde, et dont nous avons diffusé une sélection en novembre et décembre 2010. Il peut y avoir d'autres révélations issues de ces télégrammes, dans la mesure où aucun des médias qui, depuis novembre 2010, ont eu ces télégrammes à leur disposition n'en a lu la totalité.
Jilano : Avez-vous connaissance de représailles exercées sur une ou des personnes nommées dans les documents délivrés par WikiLeaks lors de la publications des câbles ou des war logs [fichiers militaires] ?
Yves Eudes : Non. Le département de la défense puis le département d'Etat américains ont indiqué qu'à leur connaissance cela ne s'était pas produit.
MartinZ : WikiLeaks affirme que c'est de la faute du Guardian si les télégrammes ont été publiés en ligne, à votre connaissance est-ce vrai ?
Yves Eudes : Le Guardian avait publié le mot de passe dans un livre, mais sans donner le nom du fichier ni le lieu où on pouvait le trouver, et en ayant compris qu'il s'agissait d'un mot de passe temporaire qui serait périmé très rapidement, le fichier n'étant pas censé rester en ligne. Le livre est paru en février, il y a donc sept mois.
Jedi : Comment Le Monde a-t-il expurgé les télégrammes quand il travaillait dessus ?
Sylvie Kauffmann : En accord avec les quatre autres journaux partenaires, et avec WikiLeaks à l'époque, nous avons retiré des télégrammes que nous avions lus et analysés en vue de les mettre en ligne les noms de toute personne citée que nous avons jugée vulnérable, dans la mesure où sa sécurité aurait pu être menacée par la publication de son nom.
Yves Eudes : Nous avons aussi retiré toutes les informations permettant de les identifier indirectement et les informations concernant leur entourage. Cela a été un travail long et minutieux, et chaque journal avait créé une cellule pour cela.
Fred : La publication des câbles change-t-elle quelque chose à la situation de Julian Assange sur le plan judiciaire ?
Yves Eudes : Sur son affaire suédoise, cela ne change strictement rien, puisqu'il n'y a aucun lien entre les accusations d'abus sexuel dont Julian Assange fait l'objet en Suède et les activités de WikiLeaks. Il y a aussi un grand jury fédéral à Washington qui est chargé de déterminer si oui ou non les membres de WikiLeaks doivent être poursuivis par la justice américaine. Les délibérations de ce jury étant secrètes, on ignore où en est la procédure.
Puteaux1 : La publication de ces câbles, sans protection des personnes nommées, ne va-t-elle pas dissuader de futurs informateurs craignant de voir leurs identités revélées ?
Sylvie Kauffmann : Si, bien sûr, c'est un risque très élevé.
Corentin : Le Monde a été partenaire de WikiLeaks et aujourd'hui les "termes du contrat" ont changé puisque WikiLeaks dévoile l'ensemble des informations. Avez-vous le sentiment d'avoir été trompés ?
Sylvie Kauffmann : Lorsque nous avons décidé de participer à la publication de ces documents, c'était dans des conditions très clairement établies avec Julian Assange et avec les journaux partenaires : le Guardian, le New York Times, Der Spiegel et El Pais. Ces dispositions ont été respectées pendant les quatre semaines de publication des câbles en décembre 2010.
A l'issue de cette période, nous avons expliqué aux lecteurs que notre partenariat d'exclusivité avec WikiLeaks prenait fin, que nous gardions l'ensemble des télégrammes et que nous pouvions en utiliser de nouveaux à l'avenir, mais que l'utilisation qui serait faite désormais de ces télégrammes en dehors de nous n'était plus de notre responsabilité.
Nous ignorions, bien sûr, ce qui pouvait se passer. C'était une situation tout à fait nouvelle pour tout le monde. Il n'était pas absurde de penser que vu la difficulté de contrôler ce qui se passe sur Internet, un jour, certains de ces télégrammes se retrouveraient en dehors du contrôle de WikiLeaks.
Yves Eudes : Dans ce dernier épisode, WikiLeaks a lui-même été victime d'une fuite. Si WikiLeaks a décidé de tout publier, c'est parce que d'autres venaient de le faire, la veille.
Romain : Quelles sont les dernières nouvelles du soldat américain suspecté d'être à l'origine des fuites, emprisonné et victime de traitements dégradants ?
Yves Eudes : Il a récemment été transféré dans une autre prison à régime moins sévère.
MINHD : Ne craignez-vous pas que la société d'absolue transparence que veut WikiLeaks soit la société la plus totalitaire qui soit, où tout ce que vous écrivez ou pouvez dire sera retenu contre vous ?
Sylvie Kauffmann : Nous n'étions pas pour la transparence absolue en publiant la sélection de télégrammes que nous avions choisie. Nous avons appelé cela la "transparence responsable", puisque nous avions écarté les télégrammes que nous ne jugions pas dignes de foi, et nous avions expurgé les noms des gens qui pouvaient être mis en danger. Certains ont décidé d'opter pour la transparence totale en mettant tout sur le Web, c'est à nos yeux une très grave erreur éthique.
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