Crise de la dette : les dirigeants européens n'arrivent pas à calmer l'angoisse des marchés
Le Monde, 04.08.2011 - Malgré des déclarations rassurantes des dirigeants européens, les Bourses mondiales sont toujours en proie à des inquiétudes sur une propagation de la crise de la dette à l'Espagne et l'Italie.
Berlusconi annonce un "plan d'action" pour rassurer les marchés
Dans une énième tentative visant à rassurer les marchés, le chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi, est monté au créneau, mercredi 3 août, en annonçant devant la Chambre des députés un "plan d'action immédiat" afin de relancer la croissance en Italie. "Nous avons fait beaucoup de choses mais cela ne signifie pas qu'il n'y ait plus rien à faire. Il faut un plan d'action immédiat qui réponde aux marchés" afin de relancer la croissance, un objectif "essentiel", a-t-il déclaré.
Le Cavaliere a évoqué notamment la nécessité d'approuver "le plus rapidement possible" la réforme de la fiscalité afin de disposer d'un "régime de taxation plus favorable pour les familles, le travail et les entreprises". Il a également souligné la nécessité de réformer le "statut des travailleurs", d'"améliorer la qualité des services publics [pour ne pas entraver] la compétitivité", de "libérer plus de ressources pour les investissements également en faisant appel au secteur privé".
PEU DE MESURES CONCRÈTES
M. Berlusconi, qui s'est dit particulièrement concerné par la crise car ayant "trois entreprises cotées en Bourse", a appelé les partenaires sociaux, qu'il doit rencontrer jeudi, à la "collaboration" afin de mettre en œuvre ces mesures. Initiative inhabituelle, patronat et syndicats avaient lancé la semaine dernière un appel commun à un "pacte pour la croissance" afin de rassurer les marchés.
L'intervention de Silvio Berlusconi était très attendue par les investisseurs mais "je crains que les marchés ne soient pas rassurés" car "il n'y a pas eu beaucoup de choses concrètes", a jugé Chiara Corsa, économiste de la banque UniCredit. "Pour tranquilliser les marchés, il aurait fallu anticiper une partie des mesures de rigueur", alors que le plan d'austérité adopté mi-juillet repose essentiellement sur les années 2013 et 2014, et donc en partie sur le prochain gouvernement, ajoute-t-elle. Des élections législatives sont prévues au printemps 2013.
"NOS BANQUES SONT SOLVABLES"
Silvio Berlusconi a également estimé que l'Italie avait des "fondamentaux économiques solides" alors que le pays reste sous la pression des marchés, ce qui fait dangereusement grimper le coût de sa dette. "Nos banques ont de la liquidité, sont solvables" et le système politique est également "solide", ce qu'il a montré en approuvant en urgence mi-juillet un plan d'austérité "en trois jours", selon le président du conseil. Les marchés "n'ont pas évalué notre solidité" en raison d'une "crise de confiance", a-t-il regretté.
L'Italie est, comme l'Espagne, de nouveau sous la pression des marchés depuis le début de la semaine et ses taux obligataires se sont envolés. Malgré l'adoption mi-juillet d'un sévère programme d'austérité, qui doit permettre au pays de parvenir à l'équilibre budgétaire en 2014, les investisseurs craignent toujours une contagion de la crise de la dette à la péninsule, qui inquiète en raison de son énorme dette (environ 120 % de son PIB), d'une croissance apathique et de l'incertitude pesant sur l'avenir du gouvernement.
M. Berlusconi, dont l'intervention était initialement prévue à 15 heures, avait décidé de repousser son intervention pour attendre la clôture des Bourses, afin de ne pas s'exposer aux réactions des marchés. De son côté, la Commission européenne avait assuré, plus tôt dans la journée, qu'il n'existait aucune discussion concernant un plan d'aide pour l'Italie.
La spirale sans fin de la crise dans la zone euro
(par Claire Gatinois et Cécile Prudhomme)
Les marchés sont-ils happés par le vide ? L'accord du Congrès américain, mardi 2 août, permettant de relever le plafond de la dette et d'éloigner le spectre d'un défaut de la première économie mondiale, n'a eu aucun effet sur des investisseurs affolés.
A la Bourse de New York, le Dow Jones a plongé, mardi, de 2,19 %, entraînant dans sa chute les marchés asiatiques et européens. Mercredi, Tokyo cédait 2,11 %, tandis que Paris et Francfort reculaient de 1,82 % et 2,26 % à l'ouverture. En Europe, ce regain de stress ne fait qu'aggraver la crise aiguë des dettes souveraines dans une sorte de prophétie autoréalisatrice : plus les taux montent, plus la dette est délicate à rembourser.
Quinze jours à peine après que les dirigeants eurent dégainé, le 21 juillet, ce qu'ils croyaient être une arme nucléaire pour neutraliser les peurs, les taux à dix ans des emprunts espagnols et italiens ont ainsi atteint des sommets historiques : 6,36 % pour l'Espagne et 6,18 % pour l'Italie mardi. Les taux grecs, eux, restent à des niveaux record (14,85 %), les investisseurs se réfugiant sur le Bund, l'obligation allemande, jugé plus sûr, descendu à 2,39 %, sous le niveau de l'inflation. Du jamais vu depuis la réunification !
Inquiet, le gouvernement espagnol, les yeux rivés sur les marchés, reste sur le qui-vive, tandis qu'à Rome, le ministre italien de l'économie, Giulio Tremonti, après avoir convoqué, mardi, une réunion du Conseil de stabilité financière, devait s'entretenir avec le président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker. Mais Bruxelles exclut pour le moment toute discussion sur un plan de sauvetage pour l'Italie et l'Espagne. Points sur les causes et conséquences de cet "emballement" spéculatif.
Quelle est l'origine du regain de stress ?
Le spectre, même improbable et finalement écarté, d'un défaut de paiement des Etats-Unis, a fait prendre conscience aux investisseurs que le surendettement des Etats pouvait frapper tout le monde. Y compris la première économie mondiale. Chacun s'est alors souvenu qu'en Europe, le problème n'était pas réglé. Le plan de sauvetage de la Grèce présenté le 21 juillet n'a rassuré qu'un temps. Surtout, la publication d'une série de chiffres macroéconomiques plus mauvais les uns que les autres fait trembler. Le spectre d'un "double dip", une bascule de l'économie américaine dans la récession, refait surface avec ses inévitables répercussions sur la reprise européenne. Or, le meilleur remède pour éponger des dettes publiques reste la croissance.
Pourquoi le plan de sauvetage de la Grèce annoncé le 21 juillet n'a-t-il pas rassuré ?
L'accord conclu à l'arraché le 21 juillet entre les chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro prévoit un élargissement de la mission du Fonds européen de stabilité financière (FESF) – dont la possibilité d'acquérir de la dette d'Etat sur le marché – et une participation des créanciers privés sous forme d'échange des anciens emprunts grecs.
Si, au moment de l'annonce, les investisseurs ont semblé soulagés, encore faut-il que cette décision soit entérinée. En France, la modification des missions du FESF doit faire l'objet d'un vote du Parlement, et la session extraordinaire consacrée au projet de loi de finances rectificative qui validera l'accord européen ne débutera que le 6 septembre. Trop lent, trop tard, trop bureaucratique, jugent les marchés.
Pourquoi la spéculation touche maintenant l'Espagne et l'Italie ?
L'Italie, en raison de son taux d'endettement très élevé (120 % du produit intérieur brut, PIB), et l'Espagne (dont la dette publique a atteint 63,6 % du PIB, contre 55 % il y a un an), sont deux "maillons faibles" de la zone euro. L'endettement de l'Italie est supérieur à celui du Portugal (93 %) et de l'Irlande (96 %), et moindre que celui de la Grèce (140 %).
Les marchés craignent que ces deux pays ne tombent dans une spirale infernale : méfiance des investisseurs qui se traduit par des taux plus élevés débouchant sur un étranglement du pays. Tout cela se conjuguant à une croissance insuffisante pour diminuer l'endettement, à une fragilisation du système bancaire en Espagne (très engagé dans l'immobilier) et à une crise politique en Italie.
Or, les investisseurs savent que si la zone euro a la capacité d'apporter son aide à la Grèce, à l'Irlande, au Portugal – voire même à Chypre, qui pourrait bientôt en avoir besoin –, qui ne représentent que 6 % du PIB de l'Union, elle n'a pas les moyens de sauver ces deux grands pays (près de 30 % du PIB de la zone euro).
Quels sont les risques ?
En dépit de maladresses, les dirigeants européens semblent avoir démontré leurs engagements à sauver la zone euro. Mais certains évoquent toujours son implosion. Dans ce cas, la sortie, même temporaire, d'un "maillon faible" de l'union monétaire, se traduirait par un retour à sa devise, une dévaluation drastique, une inflation galopante qui ruinerait les créanciers. Une fuite en avant douloureuse pour le pays concerné, son système bancaire, mais aussi pour ses partenaires européens.
Le risque est aussi de devoir "gérer la crise". Autrement dit, de mettre chaque fois plus sur la table pour recapitaliser un pays et ses banques. Chaque plan réclamerait aussi des efforts budgétaires de plus en plus drastiques à même de plonger les pays dans la récession.
Comment apaiser radicalement les tensions ?
L'option la plus probable est d'augmenter la force de frappe du FESF, voire de lui faire un "chèque en blanc". Mais pour l'économiste Daniel Cohen (membre de conseil de surveillance du Monde), l'Europe doit aller plus loin pour faire capituler le marché. Il faut, dit-il, transformer la Banque centrale européenne (BCE) en "bombe nucléaire" en l'autorisant à acheter de la dette d'un pays de l'euro dès que des tensions trop fortes apparaissent sur les taux et l'habiliter à "imprimer" des billets autant que nécessaire. Les marchés sauraient alors que, quoi qu'il arrive, c'est elle qui a l'avantage.
Espagne : Zapatero convoque une réunion d'urgence
Le chef du gouvernement espagnol a convoqué, mercredi 3 août, une réunion de dernière minute "pour analyser les derniers mouvements des marchés financiers". José Luis Rodriguez Zapatero se réunira dans l'après-midi avec la ministre de l'économie, Elena Salgado, et le ministre des transports et porte-parole du gouvernement, José Blanco.
Mardi, M. Zapatero avait décidé de retarder son départ en vacances afin de surveiller la situation sur les marchés, très volatils et qui connaissent un regain de tension en Espagne, comme dans les autres pays fragiles de la zone euro (notamment en Italie).
Le premier ministre espagnol s'est entretenu, mardi, avec le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, avec lequel il a évoqué les mesures prises par l'Espagne pour lutter contre la crise budgétaire, a fait savoir une porte-parole de la Commission. "Nous sommes certains que les engagements pris lors de l'accord par les Etats européens, y compris espagnol et italien seront adoptés", a-t-elle ajouté.
Elena Salgado a eu des contacts avec des représentants des institutions européennes et d'autres gouvernements européens, "en particulier l'Allemagne, la France et l'Italie", selon un communiqué du gouvernement diffusé mardi soir. Elena Salgado a rendu compte à M. Zapatero de l'analyse sur la crise financière dans la zone euro "agravée par l'incertitude quant à la situation économique aux Etats-Unis".
ÉMISSION D'OBLIGATIONS JEUDI
La Bourse madrilène, qui avait perdu 3,24 % lundi, sa plus forte baisse depuis juin 2010, a fini en baisse de 2,18 %. Les taux des obligations à 10 ans espagnols et italiens ont eux atteint mardi leur plus haut historique depuis la création de la zone euro, les investisseurs craignant que le problème de la dette de ces pays n'empire en raison d'un ralentissement de la croissance. Une mauvaise nouvelle alors que Madrid prévoit jeudi une nouvelle émission d'obligations, pour lever 2,5 à 3,5 milliards d'euros.
L'agence de notation Moody's, qui a menacé vendredi d'abaisser la note Aa2 de la dette souveraine espagnole, a justement prévenu que le pays gardait "une vulnérabilité croissante à la tension du marché", ce qui explique selon elle "les pressions continuelles pour se financer auxquelles fait face le gouvernement espagnol".
Indice de la confiance des marchés, le différentiel de rendement entre les obligations espagnoles et allemandes à 10 ans (ou prime de risque) a dépassé pour la première fois le seuil de 400 points, atteignant 404 points, contre 375 à la clôture lundi.












